lundi 21 avril 2008

Le « résistantialisme », un équivalent au négationnisme

Cet article a été publié dans le n°44 d'avril-mai-juin 2008 de la revue Aide-mémoire, p.7
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Pour l’extrême droite, il est évident que la victoire des alliés lors de la seconde guerre mondiale est une période difficile. Elle a rejeté dans l’ombre les tenants de cette idéologie qui ont du attendre plusieurs dizaines d’années avant de réapparaître au grand jour. De plus sur le plan du discours, cette victoire pose au moins deux problèmes. Le premier est bien entendu la question des camps de concentration et d’extermination. Nous avons évoqué ici avec le livre de Maurice Bardèche[1] les débuts de l’argumentation visant à minimiser, voire nier complètement, la réalité et le nombre de victimes. Le deuxième est l’aura de la Résistance et parallèlement le poids des différentes condamnations – notamment les déchéances civiques – subies au moment de la Libération. Si en France la question est réglée sur le plan juridique au début des années 50 via une loi d’amnistie[2], la question reste sensible dans plusieurs pays. En Belgique elle reste centrale pour les mouvements extrémistes du nord du pays qui reviennent régulièrement sur cette question[3]. Jeter le doute sur la légitimité de la répression subie est donc un enjeu primordial pour une partie importante de l’extrême droite car cela banaliserait leur attitude pendant la guerre et ferait un lien avec les années 30 dans le cadre d’une stratégie de lissage de leur image.
Le livre, L’âge de Caïn[4] est central dans cette opération et est considéré par l’extrême droite comme un ouvrage capital. Il s’agirait du premier ouvrage à avoir osé dénoncer les exactions commises à la Libération, ce que d’aucun qualifie de Résistantialisme. Nous reprenons ici le titre d’un livre de l’Abbé Jean Desgrange, Les crimes masqués du résistantialisme. Publié pour la première fois en 1948, il a été réédité par les éditions Dualpha en 2003[5]. La préface de l’édition de 2003, écrite par André Figueras, est particulièrement illustrative, comme l’extrait suivant le montre : « De même qu’on prétend nous imposer une seule politique, on nous inflige aussi une vue « historiquement correcte » des années compliquées et sombres que la France a vécues de 1940 à 1944. Et ce sont, comme sous la plus pénible des dictatures, les tribunaux qui sont chargés de déterminer et imposer la vérité historique. (…) Après 50 ans de propagande gaullo-communiste (…) tout de même parvient-il à surgir assez de témoignages et de documents, pour qu’il soit impossible de conserver masqués aux yeux de la postérité les crimes du résistantialisme »[6].
L’âge de Caïn, publié en 1947 (soit à la même période que celui de Bardèche), est écrit par René Château[7] sous un pseudonyme que l’auteur explique, tout en donnant la clef du titre : « J’ajoute que mon nom importe peu. Il n’est qu’un nom entre autres, entre des centaines des milliers de noms des hommes et des femmes qui ont vécu la « Libération » comme je l’ai vécue, et qui vivent la Quatrième République comme je la vis, partout où il y a des terrés, des torturés, des terrorisés (…) Et si tu veux, ami lecteur, je me donnerai un nom qui leur conviendrait à tous, à tous les milliers des autres. Ce nom, c’est Abel, tel qu’il est dit dans la Genèse, Abel qui souffre et qui meurt par la haine qui est dans le lot humain, Abel qui renaît à chaque génération, pour mourir encore par la grande haine réveillée et rouge… Et il n’est pas étrange que, sorti encore une fois des ombres, l’éternel Abel te parle, ami lecteur, de l’éternel Caïn »[8]. René Château, député radical-socialiste avant guerre insiste surtout sur ses idées pacifistes et explique ne rien avoir à se reprocher. Pourtant ce proche de Gaston Bergery, fut le directeur jusqu’en 1943 de La France socialiste (qui portera aussi le titre de France au travail) un quotidien lié à Marcel Déat[9] où écrivait également Henri Coston, autre figure célèbre de l’extrême droite.
L’épuration
Le livre se veut donc un témoignage sur les exactions commises par la résistance. L’auteur est arrêté avec son épouse à son domicile le 30 août 1944. Dès le début, il se positionne comme un humaniste au-dessus de la mêlée pour renforcer son innocence et la neutralité affichée de son témoignage : « Je n’ai eu aucune peine, pendant soixante-seize jours de détention et d’abominable spectacle, à me retenir de haïr tous les tourmenteurs. J’ai fait constamment effort pour retrouver en eux quelque levain d’humanité. Oui, même quand ils avaient tué, férocement, même quand ils avaient ri aux plaintes, aux râles, même quand ils avaient brûlé des pieds, arrachés des ongles, écrasé des ventres ou cassé du verre dans des vagins. Et j’ai presque toujours, du moins par éclairs, retrouvé l’homme en eux. Je ne les hais donc pas. A peine, veux-je mépriser quelques chefs (…) »[10]. Ces tortures sont relatées à plusieurs reprises. Il évoque également les viols et les femmes tondues. Mais bizarrement, l’auteur reconnaît très vite que ce qu’il raconte est la recension de témoignages qui lui ont été faits : « Evidemment, si le lecteur attend que je décrive les interrogatoires « à la dure », d’où tant de prisonniers revenaient le visage en sang, il sera déçu. Je n’ai, moi-même, rien subi de tel. Et je n’ai assisté à rien de tel. »[11]. Si lui-même se présente comme innocent, il avoue que les gens qu’il a croisé sont pour l’immense majorité des collaborateurs du bas de l’échelon : « Je ne vis, d’ailleurs, du premier coup d’œil, personne de connaissance. Je savais seulement que beaucoup devaient être du PPF, du RNP ou des Milices, et, neuf comme j’étais, je pensais que, s’ils m’avaient connu, ils n’auraient pas manqué de rire au-dedans, en me voyant arrêté comme eux, et mêlé à eux, après tout ce que j’avais fait pour les combattre, avec mes camarades des syndicats »[12]. Château tire un bilan chiffré de l’épuration : « Je crois que quarante mille est un chiffre tout ce qu’il y a de modeste, et de sûr. Mais je ne serais pas étonné s’il fallait le multiplier par deux, ou par trois…»[13]. Le premier argument est ainsi posé : l’épuration a été excessive et a dégénérée avec des exactions. Cela étant établi, il faut ensuite enlever toute légitimité à la résistance en la décrédibilisant.
« Je me suis demandé, pendant un temps, pourquoi ils tenaient, malgré la Libération, à garder l’anonymat. (…) La première, la plus générale est que les FTP, confusément, prévoyaient qu’un jour il leur serait demandé compte des vols, des tortures, des exécutions sommaires. »[14]. L’autre raison est que ce sont souvent des criminels : « L’automobile s’arrêta enfin. Mais, à la place du commissariat de police ou de la prison où je croyais aboutir, je vis que je me trouvais dans l’avenue de Choisy, devant l’Institut dentaire (…qui) a été, sous le nom du PC Fabien, l’une de ces prisons privées qui ont pullulé en France, après la Libération, et où des bandes sans caractère officiel ont torturé et fusillé en tout impunité, réglant des comptes personnels ou partisans dans lesquels la justice n’avait pas grand-chose à voir. »[15] Loin d’être des démocrates les résistants seraient donc de vulgaires criminels. Ce qui ne fait que reprendre le contenu de la propagande allemande de l’occupation qui y ajoutait le qualificatif de terroriste[16]. Et, tout en relatant le pillage de son appartement, d’enfoncer le clou : « Car, avec les fusillades, avec les tortures, le vol était l’un des trois arts que cultivaient les FTP. Le vol en gros, le vol en grand. Tout leur était bon : l’argent, les bijoux, les vêtements, la vaisselle, les livres, les meubles… Ils ont été, pendant des semaines, comme un nuée de sauterelles sur le pays. Dépouillant les morts. La bourse ou la vie. La bourse et la vie. Il n’y avait plus de gendarmes. Ils étaient, ensemble, les gendarmes et la loi. Aussi fut-ce un temps de cocagne. »[17]. Enfin, le tableau ne serait pas complet si l’on n’y ajoutait une pointe de xénophobie et d’antisémitisme : « Thomas était un juif polonais. Petit, frisé, trapu, partout furetant, partout glissant le danger de sa face blême. C’était un spécialiste des répressions révolutionnaires. A l’Institut, il représentait les Brigades Internationales, et son rôle, à ce que j’ai cru comprendre, était de tout contrôler, de tout surexciter, en vertu de l’expérience qu’il avait acquise en Espagne. Il exerçait sur tous, et même sur le capitaine Bernard, un pouvoir assez mal défini fait à la fois de peur et d’horreur. »[18].
Le côté apatride permet de faire un deuxième bond idéologique et de revenir sur un des ciments idéologiques de l’extrême droite, l’anticommunisme. « Et Bernard, un jour, n’a pu se tenir de crier : « vous êtes un ignoble individu ! Vous avez voté la dissolution du Parti Communiste en 1939 ! » Au fond, c’était peut-être bien pour çà. L’Hévéder a répondu que ce n’était pas sa faute si, en 1939, le Parti Communiste faisait, en pleine guerre, feu des quatre pieds pour le pacte germano-soviétique. Et ils ont failli l’étrangler. Thomas, le juif polonais, a traité L’Hévéder de mauvais Français, en tapant sur la table comme un forcené. Et L’Hévéder a répondu que sa famille était bretonne depuis des générations, mais qu’il était douteux que la famille de Thomas eut de telles racines »[19]. Cet aspect permet à l’auteur d’insérer une nuance dans son propos, nuance qui annonce les alliances que l’on retrouve au moment de la décolonisation et des débuts de la guerre froide : « Je suis donc tout prêt à tirer mon chapeau aux Résistants, aux FFI qui avaient de la Liberté, de la Patrie une religion si forte et si furieuse qu’ils ont pu tuer, pour la Liberté, sans trop regarder qui, et qu’ils ont pu tuer, pour la Patrie, sans trop regarder comment. Oui, à ceux-là, je n’en veux point. (…) Mais pour les FTP, c’est une autre histoire. Car c’étaient des communistes ou, quelquefois, des socialistes. Et çà change tout. »[20] Et Château de dénoncer essentiellement la dérive de l’idéal communiste de départ, positionnement indispensable pour quelqu’un dont les origines politiques se situent à gauche de l’échiquier politique. « Maintenant, il n’y a plus de droit de grève, dans leur Russie. Il n’y a plus qu’un syndicat, qu’un parti, qu’une presse, qu’une liste aux élections, et que le devoir, de gré ou de force, de ramper devant tout cela. Et il y a la Guépéou, et il y a les élections sommaires, et il y a quelques vingt millions d’hommes dans les camps de travail (…) En France, c’est plus long, mais c’est bien commencé. Tout le Parti est devenu, à la Libération, une gigantesque Guépéou. Ses militants ont été, tout ensemble, dénonciateurs, policiers, tourmenteurs, bourreaux, tenanciers des camps de concentration. »[21]
La théorie du bouclier
L’auteur est prudent et malin. S’il dénonce les exactions et qu’il positionne sa critique sur le plan de l’anticommunisme, il tient à se distancier des purs collaborateurs. Il utilise alors la stratégie qui sera classique et qu’adopte le Maréchal Pétain : celle du bouclier qui a permis de limiter les dégâts. « Dès 1942, je compris que ce que l’Allemagne nous demandait, ce n’était plus de construire avec elle la paix de l’Europe. C’était de prendre place dans sa guerre, de prendre part à ses haines. Et je ne pouvais le vouloir. (…) Mais il y avait quelque risque à engager la lutte à visage découvert. Nous avons pourtant été quelques-uns à prendre ce risque, dans nos syndicats. Nous avons, par notre résistance à Vichy, réussi à sauver l’essentiel du syndicalisme français, ses immeubles, ses biens (…) et même beaucoup de ses militants que nous avons, à force de protestations, arrachés aux prisons et parfois à pire ». [22] Et de préciser que, s’il a refusé de rejoindre la résistance, il s’est cependant opposer à la Milice se qui lui vaudra d’être inquiété par la Gestapo.
Finalement, comme pour le livre de Maurice Bardèche qui n’est pas un livre au contenu négationiste, l’ouvrage de Château ouvre la même brèche du relativisme en mettant sur le même pied les crimes allemands et les crimes des alliés ou de la résistance. « On a vu des hommes comme çà, qui fusillaient les Français, par milliers, dans tous les coins. Mais, sur les journaux, ces hommes n’avouaient que cinquante ou cent fusillés, par ci, par là. Et quand on plaidait auprès d’eux, pour un pardon, ils faisaient les étonnés. Ils disaient qu’ils n’avaient pas beaucoup tué, au total, qu’ils n’étaient pas bien méchants. Ils faisaient eux aussi, comme s’il n’y avait eu que les fusillés officiels, comme s’il n’y avait pas eu les morts de torture, les morts de faim, les morts dans l’ombre, les morts sans communiqué. Ceux d’Oradour, par exemple, ou ceux de Tulle, ou ceux de Châteaubriant. Mais il y avait cette différence, tout de même, que ces hommes étaient des Allemands… »[23]. De même l’auteur compare son séjour à Drancy à ce qu’on vécut les juifs avant lui. L’auteur met d’ailleurs des guillemets à chaque fois qu’il parle de la Libération. Le livres est donc un ouvrage important dans ce qu'il est le précurseur d'une longue série qui approfondira les pistes justificatives. Mais il l'est surtout dans la place qu'il occupe dans l'imaginaire et la culture d'extrême droite auquel il fait sens.
Notes
[1]Quand le relativisme sert à masquer le négationnisme in Aide-mémoire n°34 d’octobre-novembre-décembre 2005.
[2] Bénédicte Vergez-Chaignon, Vichy en prison. Les épurés à Fresnes après la Libération, Paris, Gallimard, 2006
[3] Sur ces aspects, comme plus largement sur ceux liés à la répression de la collaboration, voir José Gotovitch et Chantal Kesteloot, Collaboration, répression. Un passé qui résiste. Coll. La Noria, Bruxelles, Labor, 2002 et Luc Huyse et Steven Dhondt, La répression des collaborations. 1942-1952. Un passé toujours présent. Bruxelles, CRISP, 1993
[4] Abel, Jean-Pierre, L’âge de Caïn. Premier témoignage sur les dessous de la libération de Paris, Paris, Les éditions nouvelles, 1947, 239 p.
[5] Rappelons que cette maison d’édition est celle de Philippe Randa, le propriétaire de la librairie d’extrême droite qui s’était ouverte à Liège. Voir l’article de Julien Paulus p. de ce même numéro.
[6] Abbé Jean Desgrange, Les crimes masqués du résistantialisme, Coll. « Vérités pour l’histoire », Coulommiers, Dualpha, 2003, p.9
[7] Né en 1906, il serait mort en 1947 l’avant propos du livre précisant que le manuscrit daté de 1945 n’a été publié qu’après le décès de l’auteur, le maintient du pseudonyme étant destiné à protéger sa famille. Cependant la seule note biographique que nous avons trouvée (sur le site wikipédia toujours sujet à caution) indique un décès en 1970.
[8] Abel, Jean-Pierre, L’âge de Caïn, op.cit. p.10
[9] Voir sur ce dernier notre article Du socialisme au fascisme in Aide-mémoire n°41 de juillet-août-septembre 2007. Sur Déat et Bergery, voir Philippe Burin, La dérive fasciste. Doriot, Déat, Bergery. 1933-1945, Paris, Seuil, 2003.
[10] p.20
[11] p.49
[12] p.66
[13] p.80
[14] p.45
[15] p.27
[16] Sur cette notion résistance – terroriste, voir mon article avec Michel Hannotte, Le résistant, un terroriste victorieux ? dans Politique n°32 de décembre 2003, pp.58-59 et ses développements sur mon blog http://juliendohet.blogspot.com/2007/07/terrorisme-ou-terrorismes-2.html
[17] p.98
[18] p.46
[19] p.86
[20] p.194
[21] p.203
[22] p.32
[23]
Pp.81-82


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