mardi 22 avril 2014

La lutte : de l'insupportable à l'étincelle



Article publié dans le n°85 d'avril-juin 2014 du trimestriel Salut & Fraternité, p.8 dans le cadre d'un dossier intitulé Petites et grandes histoires d'émancipation qui présente l'exposition permanente "Entre galeries et forges. Histoires d'une émancipation"

« L’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. »

Cette célèbre formule, inscrite par Karl Marx dans les Statuts provisoires de l’Association Internationale des Travailleurs[1], dont il participe à la fondation à Londres le 28 septembre 1864, reste d’une étonnante actualité. Classe ouvrière et travailleurs doivent ici être pris comme des mots génériques. Remplacez-les pour les préciser par femmes, par exclus, par immigrés… et la formule fonctionne. Loin de la caricature que certains veulent faire du marxisme, elle montre que celui-ci est profondément humain en ce qu’il met l’action de l’homme et de la femme au cœur du processus d’émancipation et non une quelconque « main invisible » ou tout autre transcendance sur lesquels nous n’aurions aucune prise.
Faire un tour d’horizon de la lutte est évidemment impossible. L’intitulé de l’article qui m’a été demandé est au singulier. Retour donc aux fondamentaux. La contradiction principale, le moteur de l’histoire des sociétés, est la lutte des classes. C’est-à-dire la lutte entre une minorité de possédants et une immense majorité d’exploités par les premiers. Le capitalisme, basé sur l’accumulation des richesses et la propriété privée des moyens de production, s’il modifie les formes de cette dialectique depuis plus de deux siècles maintenant, n’en supprime pas la réalité. Lorsque le mouvement « Occupy » déclare « nous sommes les 99 % », il ne fait qu’actualiser le message qu’Alfred Defuisseaux développait dans Le catéchisme du Peuple, brochure de propagande publiée en 1886 par le Parti Ouvrier Belge nouvellement créé et qui commençait ainsi  : « 1. Qui es-tu ? R. Je suis un esclave. 2. Tu n’es donc pas un homme ? R. Au point de vue de l’humanité, je suis un homme ; mais par rapport à la société, je suis un esclave. 3. Qu’est-ce qu’un esclave ? R. C’est un être auquel on ne reconnaît qu’un seul devoir, celui de travailler et de souffrir pour les autres. »
1886, justement. Nous prendrons cette date charnière dans l’histoire des luttes sociales en Belgique[2] pour essayer l’exercice difficile de synthétiser en trois points ce qui fait que les gens finissent par bouger collectivement et se mobilisent fortement pour faire changer les choses.

1° Une situation dramatique qui les touche directement : si les valeurs de solidarité, d’altruisme, de coopération existent, on assiste à de grands mouvements de lutte émancipatrice quand les gens sont touchés directement et durement. En 1886, une crise économique frappe de plein fouet depuis plus de dix ans, avec pour conséquence une pression accrue sur les travailleurs en termes de productivité horaire, de flexibilité, de blocage salarial. Vivant déjà dans des conditions effroyables, la classe ouvrière est donc poussée à bout.

A ce contexte socio-économique qui fait que les perspectives de vivre mieux se réduisent comme peau de chagrin, poussant les gens au désespoir, des pistes de solution alternative sont proposées et diffusées largement. Une vision politique est donc présente. La Première Internationale a été importante en Belgique fin des années 1860 et a politisé une large couche des travailleurs, et notamment les syndicats naissants. Bien que celle-ci ait disparu, de nombreux militants ont été formés à cette occasion et continuent à promulguer ces idées. Si de nombreuses tendances coexistent, le POB a été créé en avril 1885 et commence à se structurer. L’idée « qu’un autre monde est possible », pour reprendre un slogan contemporain, a donc été diffusée.

La troisième pointe du triangle est la plus imprévisible. Il s’agit de l’étincelle qui fait exploser une situation. De l’événement, de l’incident qui fait qu’une masse plus ou moins importante se met en mouvement et rejoint une des minorités agissantes. En 1886, il s’agira d’un « grand meeting public » organisé le jeudi 18 mars en la salle du café national (place Delcour en Outremeuse) par « le groupe anarchiste de Liège » à l’occasion du 15e anniversaire de la Commune de Paris, et ayant pour sujet cette dernière. Une conférence-débat comme il y en a encore quotidiennement, mais qui, ce soir-là, rassemblera un gros millier de travailleurs qui la prolongeront par une manifestation dans le cœur bourgeois de la ville. Le lendemain, une grève paralyse le bassin liégeois, grève qui s’étendra ensuite dans le Borinage où elle sera réprimée dans le sang.

Toujours aujourd’hui, 1886 est présenté comme une émeute ou une jacquerie où une violence inutile et incontrôlée s’est exercée. Nous y voyons plutôt, comme d’autres, une révolte sociale qui forcera le pouvoir en place à accorder les prémices d’une législation sociale en Belgique.
Le triangle ainsi proposé est une piste d’analyse. Les interactions entre ses trois côtés et l’importance de ceux-ci varient à chaque fois. Aucune situation ne se reproduit exactement. C’est pourquoi il s’agit toujours de partir du réel pour établir puis confronter une théorie dans un mouvement dialectique. L’intensité des mobilisations qui en découlent varie elle aussi, de la grosse manifestation à la révolution.

Une seule chose est certaine : l’accroissement des inégalités sociales et l’arrogance des possédants provoquent tôt ou tard une réaction de ceux qu’ils exploitent.

Notes

[1]
                 Sur l’histoire de cette dernière, voire Mathieu Léonard, L’émancipation des travailleurs. Une histoire de la Première Internationale, Paris, La Fabrique, 2011.

[2]
                 Sur 1886, voir
Gita Deneckere, Les turbulences de la Belle époque 1878-1905 in Nouvelle histoire de Belgique. Vol.1 : 1830-1905, coll. Questions à l’histoire, Bruxelles, Complexe, 2005, p. 56-63.

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